La cabriole du petit cheval


Le petit cheval n'accomplira jamais les cabrioles de ses grands cousins les lipizzans de l'Ecole espagnole de Vienne; mais lui, il sait faire le grand écart entre l'agriculture familiale du grand-père et l'agriculture industrielle du fils.


Le petit cheval trottait avec vigueur, tirant une carriole pleine de fanes de maïs séchées, chargées dans la grange pour être apportées au matelassier. Le grand-père fait refaire chaque année les matelas qui s'écrasent trop vite sous le poids des dormeurs. Et les fanes, même sèches, finissent par dégager une odeur de fermentation. Alors une nuit par année, en été quand il ne fait pas trop froid, la famille dort sans matelas. Les housses sont vidées des fanes de l'été passés, elles sont lavées et elles sèchent pendant la nuit. Le lendemain elles sont remplies de nouvelles fanes par le matelassier.

Le matelassier s'est installé en pleine ville, pour être proche de la nombreuse clientèle qui travaille à la cimenterie. Le petit cheval a appris à trotter sur le goudron. Il n'est plus effrayé par les gros camions qui le dépassent en le frôlant. Le père vient d'acheter un tracteur dont les roues arrières sont plus hautes que la tête du petit cheval. Mais le grand-père ne le conduit pas et c'est le grand-père qui s'occupe des matelas. Alors c'est le petit cheval qui doit aller en ville par la grande route. Ho! Ho! Feu rouge. C'est aussi valable pour le petit cheval. Il doit stopper tellement brusquement qu'il glisse des postérieurs. La carriole n'a pas de frein. Et quand ça tourne au vert, le petit cheval doit donner un gros coup de rein, trois pas et hop au trot. Il fait le maximum. Les camions et les autos dépassent par la gauche et par la droite en klaxonnant. Un coup appuyé quand le conducteur est impatient, un léger pouet pouet quand le c'est un ami qui salue le grand-père.

Une fois les fanes de maïs et les housses déposées chez le matelassier, le grand-père conduit le petit-cheval et la carriole toute légère au parc. La gardien connaît le grand-père et lui propose une place à l'ombre, entre deux camions. Il apporte une seille remplie d'eau et le grand-père dépose devant le petit-cheval le foin qu'il a pris le soin de mettre dans la carriole. Le petit cheval n'a pas besoin d'être attaché. Il attendra le retour en fin d'après-midi du grand-père, en se reposant sur trois pattes. Le grand-père lui donne une gentille tape sur la croupe et il s'en va au marché. Il y retrouve son copain qui tient un stand de pommes-de-terre. Il vendait autrefois les pommes-de-terre du grand-père; mais depuis que le fils a repris la ferme, les pommes-de-terre de la ferme sont toutes livrées à la coopérative. Elle n'autorise plus ses membres à faire de la vente directe. Toutes les pommes-de-terre doivent être vendues triées et conditionnées au supermarché qui vient de signer un contrat exclusif avec la coopérative. Il y a bien une photo du fils devant la ferme, accrochée dans certains magasins; mais la coopérative achète les pommes-de-terre au fils à un prix moins bon que celui qu'offrait le copain du grand-père du marché.

Hé! Copain, t'es reposé? Oups! Nom d'une botte! Il ne pourrait pas enlever les cailloux et boucher les trous de son parc le Vladi. Le grand-père retourne à son attelage d'un pas un peu incertain. Il n'aura pas voulu refuser la vodka que le vendeur de pommes-de-terre fabrique avec les patates invendues et les fruits blets des marchands voisins. Le petit cheval sait qu'il convient d'attendre que le grand-père soit bien assis sur la planche posée sur les ridelles en guise de banc et de mettre la carriole en mouvement sans à-coup. Sa croupe sent encore les coups de brides reçues la fois où il a fait basculer le grand-père en s'ébranlant trop brusquement. Il vaut mieux éviter les colères du grand-père après qu'il a bu un ou deux verres de vodka.

Sur le chemin pour aller chercher les nouveaux matelas, le grand-père doit se concentrer pour ne pas s'assoupir. Il ne fait pas vraiment attention à la circulation. C'est pourtant l'heure de pointe, la circulation est à son comble. Le petit cheval connaît le chemin. Il a même appris à stopper aux feux rouges et à accélérer aux verts. Il stoppe la carriole juste devant la porte de l'atelier du matelassier. Celui-ci empile lui-même les nouveaux matelas à l'arrière de la carriole. Le grand-père lui tend sa bourse et le matelassier y puise son dû. Il sait bien qu'à peine le tournant de la rue franchi, le grand-père va s'allonger sur les matelas et qu'il ne se réveillera que de retour à la ferme.

Le fils est là pour aider le grand-père à descendre de la carriole. Il décharge les matelas et les monte directement dans les chambres. Il dételle ensuite le petit cheval et le conduit à sa place, à côté des deux dernières vaches de la ferme. Le lait ne paie plus. Il flatte tendrement l'encolure du petit cheval. Il sait que son tracteur ne rentrera pas avant longtemps sans lui au volant. Il a lu dans le journal de la veille que les carrioles attelées allaient être interdites sur la grande route et en ville à partir du printemps prochain.


Kiev, le 14 juillet 2019 / Renaud Tripet

Arodimo Ykpaïhy