La fiancée du Ienniseï


Toutes les rivières reliées au lac Baïkal y déversent leur eau, sauf l'Angara. Celle-ci y puise son eau et la jette dans le Ienniseï, le fleuve de 4'090 km qui irrigue Krasnoïarsk et qui se jette dans la Mer Noire. C'est pourquoi on dit que l'Angara est la fiancée du Ienniseï.


2'000 km de côtes, 636 km de longueur ou encore 1'637 m de profondeur. Avec de telles mensurations le lac Baïkal constitue la plus grande réserve d'eau douce de la planète, davantage que l'ensemble des cinq grands lacs nord-américains. Ce n'est pas moins que le cinquième du stock d'eau douce non gelée du Monde, datant d'il y a quelque 25 ou 30 millions d'années. L'humanité saura-t-elle préserver ce trésor écologique?

Pour qui entreprend un voyage en Extrême-Orient, se rendre au lac Baïkal est sans doute un des objectifs les plus convoités. On peut le remonter du Sud au Nord en partie par la route, sur les deux rives; mais il n'y a pas de bac régulier qui le traverse quand il n'est pas gelé. J'ai parcouru la rive orientale jusqu'à Ust-Barguzin. On y accède au départ d'Oulan-Oude, par une route qui franchit quelques petites chaînes de montagnes en traversant d'immenses forêts. On croise des camions lourdement chargés de troncs d'arbres ou de planches qui révèlent que l'industrie forestière bat son plein. On est en Sibérie et son pin constitue un produit d'exportation apprécié dans le monde entier. Mais le bois est aussi et toujours le principal matériau de construction des villages et des petites villes de Sibérie. Elles ont heureusement échappé au tout béton de mauvaise qualité de l'ère soviétique.

Le ciel était bleu, la température douce et la traversée d'Oulan-Oude, pourtant à l'heure où ses pendulaires se rendent au travail, s'est déroulée sans encombre. J'avais planifié de petites étapes, pensant devoir cheminer sur une mauvaise route, voire une piste chaotique. Ce fut un ruban bitumé tout neuf jusqu'à une trentaine de kilomètres d'Ust-Barguzin où il est encore en construction. Bref, je ne pouvais pas mieux commencer ma découverte de ce lac tant attendu.

Un bon soixante kilomètres à l'heure, juste pour pouvoir rouler en cinquième vitesse avec le moteur qui ronronne comme une horloge et je passe en mode contemplatif. Des panneaux sont plantés à tous les embranchements de routes et à tous les endroits où il est possible de s'arrêter pour attirer l'attention sur les comportements de base à adopter pour préserver l'écologie des lieux. Je ne verrai toujours pas l'ours sibérien ni d'autres grands animaux sauvages; mais comme ailleurs, sur d'autres continents, je serai affligé par la quantité de déchets abandonnés par ceux qui ont passé avant moi. Les toilettes publiques et les containers de poubelles sont nombreux; mais ils semblent être aussi abandonnés par les services de la voirie. C'est à peine si certaines toilettes sont utilisables, tellement elles sont négligées. Et les containers de poubelles sont recouverts par les tas de déchets qui ne font que le bonheur des corbeaux et des chiens errants.

En réglant ma vision sur un horizon un peu plus éloigné, ces saletés coupables deviennent invisibles et je peux alors me laisser subjuguer par l'écrin majestueux que les immenses forêts offrent au lac Baïkal. La complémentarité entre la ressource forestière et la ressource hydraulique s'impose admirablement. La forêt permet aux nombreuses rivières qui descendent vers le lac de ne pas emporter avec leurs crues les flans des montagnes d'où elles viennent, la couronne d'étangs qui entoure le lac empêchent les mêmes rivières de se jeter directement dans le lac avec les alluvions qu'elles charrient néanmoins. Et l'alternance de plages sablonneuses ou caillouteuses en pente douce empêche le mouvement incessant des vagues d'éroder les rives.

Pour le nomade moderne et sa yourte motorisée, les possibilités de bivouaquer dans des endroits tous aussi plaisants les uns que les autres sont innombrables. On passe d'endroits où de gigantesques dunes de sable jaune doivent être franchies pour accéder au lac à d'autres où le sol est constitué de terre ou de marais, ces-derniers en général dans les deltas que forment les rivières avant de se jeter dans le lac. Les arbres offrent partout une protection contre le vent, la pluie ou le soleil. La nature nous accueille. Des sentiers ou des pistes carrossables permettent de se promener ou de s'installer pour des bivouac plus à l'écart. Attention seulement aux changements de temps qui peuvent apporter pendant la nuit une pluie abondante qui peut rendre le retour un peu problématique. J'ai apprécié un matin de pouvoir enclencher la traction sur les quatre roues pour franchir des secteurs devenus très spongieux pendant la nuit. Une nuit où un bon coup de tabac m'a réveillé en pleine nuit pour fermer mon toit et réduire ainsi la prise au vent.

L'écosystème du lac Baïkal est fascinant, l'équilibre de ce système naturel est admirable. S'il ne devait s'agir que de construire une route pour le tourisme nomade auquel j'appartiens; alors je plaiderais pour y renoncer aussitôt.


Oulan-Oude, le 4 juin 2018 / Renaud Tripet


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